Sa vie
L’APPEL AU SACERDOCE
Michel Guérin vient au monde à Laval, dans le quartier Saint-Vénérand, le 8 juin 1801. Son père, comme lui prénommé Michel, et sa mère, Madeleine Busson, sont mariés depuis quatre ans ; ils ont perdu leur fille aînée, Clémence, au berceau. Tous deux sont issus du milieu des artisans du textile fragilisé par la crise révolutionnaire. C’est pourquoi la mort de M. Guérin, en 1814, laisse les siens dans de graves difficultés financières. Michel, qui se destine au sacerdoce, doit interrompre ses études. Il entre au séminaire du Mans grâce aux sacrifices maternels. Le 19 juillet 1829, il est ordonné prêtre par l’évêque d’Angers, le siège du Mans étant alors vacant.
Michel Guérin réclame pour premier poste une paroisse dont personne ne veut, «la plus pauvre, la plus désolée, la plus perdue ». Il est envoyé à Saint-Ellier du Maine, aux limites de la Bretagne et du Cotentin, à 120 km de l’évêché. Encore ces 120 km se font-ils par des chemins creux, impraticables ou presque d’octobre à mai, si mauvais le reste du temps que les commerçants des environs refusent de livrer le bourg et ses alentours, de peur de perdre leurs attelages dans les fondrières. Pourtant, il y a pire …
LA DEVOTION A LA VIERGE MARIE, SOURCE DE SA MISSION
Lavallois, Michel Guérin a certainement, petit, fréquenté, outre l’oratoire de Notre-Dame d’Hydouze, le sanctuaire de Notre-Dame d’Avesnières, Patronne et Protectrice de la ville, préservé des destructions révolutionnaires. À s’en fier aux citations dont il émaille ses premiers sermons, Michel Guérin a trouvé chez saint Bernard et saint Bonaventure l’écho de son propre amour, sa propre foi envers Notre-Dame.
LA PRIERE DU ROSAIRE
En 1832, dans l’un de ses premiers sermons, « La dévotion à la Sainte Vierge », il écrit : « Qu’on ne me parle plus de la miséricorde de Marie s’il se trouve quelqu’un qui puisse dire qu’il L’a invoquée sans être secouru », écho à la très célèbre prière de Saint Bernard, abbé de Clairvaux, le Souvenez-Vous. À l’évidence, l’abbé Guérin est convaincu qu’il est impossible de recourir à Marie sans en obtenir de l’aide. L’abbé Guérin ne préconise pas le recours à Notre-Dame comme à un grigri qui permettrait, contre quelques prières hâtives, de se sauver sans chercher à sortir du péché. Il enseigne que Marie subordonne son intervention et son intercession aux dispositions de celui qui la prie. Ce sermon de 1832 est révélateur de cette confiance intangible, extraordinaire, du prêtre envers la Mère de Miséricorde, l’un des titres de Notre-Dame qu’il préfère. « Quelle puissance ne doit pas avoir la Mère de Celui qui commande à toute la nature », demande-t-il, citant ces paroles de Salomon que l’Église applique au Christ et à Marie : « Demandez, ma Mère, car je ne puis rien Vous refuser. » Cette certitude, l’abbé Guérin la répète, inlassable : « Marie ne nous oublie pas. »
Il reprend l’usage de faire dire quotidiennement le chapelet.
CONSECRATION A NOTRE-DAME DES VICTOIRES
À son arrivée à Pontmain, l’abbé Guérin a trouvé sa paroisse sous le patronage des apôtres Simon et Jude, et Notre-Dame patronne secondaire. Il souhaite rehausser la protection mariale. En 1838, il a assez d’argent pour remplacer l’ancienne statue de la Sainte Vierge par une autre, toujours en place, solennellement installée et bénie le 25 mars, fête de l’Annonciation. En 1843, il accueille en grandes pompes des « reliques du sépulcre de Notre-Dame » ; puis, en octobre 1845, une statuette de Notre-Dame des Victoires, ayant affilié la paroisse à l’archiconfrérie parisienne. En mai 1846, il organise pour la première fois, la célébration du mois de Marie et récolte des fonds afin de bâtir dans l’église une chapelle dédiée à Notre-Dame, inaugurée le 31 octobre 1850. À cette occasion, il déclare : « Nous avons la ferme confiance que cette bonne et tendre Mère, notre Avocate et notre Patronne, sous la protection de laquelle je mets ma paroisse, intercédera pour nous auprès de Son divin Fils. […] Fasse le Ciel que, sous la protection de Marie, nous ne périssions jamais ».
Il le redit encore alors même qu’en ce tragique hiver 1871, à vues humaines, tout semble perdu et que ses ouailles, suffoquées de détresse, lui disent : « On a beau prier, le Ciel ne nous écoute pas ! » Sans doute pense-t-il ce qu’il pensait cinquante ans plus tôt : « C’est que nous n’avons pas mis la Mère de Dieu dans nos intérêts. »
Rarement confiance fut mieux placée.
L’ENVOI EN TERRE DE MISSION
« Donnez-moi la plus pauvre paroisse du diocèse ! » aurait demandé le jeune abbé Guérin, tout juste ordonné, à son évêque. Il est exaucé et envoyé à Saint-Ellier-du-Maine, bourg perdu aux fins fonds de la Mayenne. Cependant, Saint-Ellier n’est pas l’endroit le plus déshérité ; à cinq kilomètres au nord, il y a Pontmain et ses cinq cents habitants, dispersés dans des métairies. Coupé de tout, abandonné des autorités qui se désintéressent de ce « bout du monde » inaccessible, Pontmain s’enfonce dans la misère matérielle et morale. Ni école, ni poste, et, depuis la mort du prêtre desservant, en janvier 1829, plus de secours religieux. Messe, sacrements, baptêmes, mariages, enterrements, tout est à Saint-Ellier, et, dès qu’il fait mauvais, Saint-Ellier n’est plus accessible.
MISERE SPIRITUELLE ET MATERIELLE
À la même époque, le curé d’Ars dit : « Laissez une paroisse dix ans sans prêtre, les gens y adoreront leurs bêtes … ». On n’en est pas là à Pontmain mais même les meilleures habitudes disparaissent quand rien ni personne ne les entretient et, assez vite, les gens abandonnent la pratique religieuse, se contentant, puisqu’ils ne peuvent aller à la messe, de dire le chapelet. Cet abandon émeut Michel Guérin. Autant qu’il le peut, il va dire la messe à Pontmain mais ce n’est pas assez. Il faut un prêtre sur place. Ce sera lui. Il met cinq ans à en convaincre l’évêché qui veut l’empêcher d’aller mourir de misère dans un village de « trente feux », incapable de le défrayer, où église et presbytère tombent en ruines.
UNE EGLISE DIGNE ET BELLE
En 1836, grâce au soutien des notables locaux qui se sont engagés à lui verser un
traitement, l’abbé Guérin, accompagné de sa mère, arrive à Pontmain, et loue un logement, le presbytère étant inhabitable. L’église menace ruines, et le clocher n’abrite plus qu’une cloche fêlée. Plus de vitres, des bancs, une chaire et un confessionnal vermoulus … Les modestes objets du culte, confisqués pendant la Révolution, ont été remplacés par des missels, statues, linge d’autel, calices, patènes, ciboires et ornements de récupération en si mauvais état qu’ils sont inutilisables. Pas un sou pour en acheter d’autres, ou procéder aux travaux. Avec l’aide de ses paroissiens, l’abbé Guérin restaure l’église. Sa confiance totale en la Providence, une audace de timide qui l’incite à risquer des démarches auprès du préfet, de l’évêque, de la reine Marie-Amélie, secourable au clergé, permettront même d’embellir. Comme le curé d’Ars, l’abbé Guérin, qui se prive de tout, n’estime « rien trop beau pour Dieu » et Sa Maison.
INTRONISER MARIE DANS LES FOYERS
Sitôt arrivé, l’abbé Guérin acquiert une trentaine de statues de la Sainte Vierge qu’il offre à chaque foyer de sa paroisse, instaurant ainsi Notre-Dame reine et protectrice des familles. Il encourage la récitation quotidienne du chapelet, et mieux, du rosaire, incite à venir les dire en communauté à l’église, matin et soir. Il est entendu. Pourtant, d’autres prêtres du diocèse se moquent de lui, le surnommant « le curé aux bonnes Vierges ». C’est par cette restauration du culte marial, vivace dans les âmes de ses ouailles, que l’abbé Guérin construit son oeuvre de nouvelle évangélisation. Du chapelet, il passe au chemin de croix, du chemin de croix à la dévotion eucharistique, ramenant à la communion fréquente des gens qui ne faisaient plus leurs Pâques. Pour soutenir son action, il invite à Pontmain des prédicateurs en vogue à prêcher une retraite. Peu à peu, il ramène « son petit peuple » non seulement à la pratique mais à une ferveur qui deviendra, un jour, exceptionnelle.
L’HOMME D’ACTION ET DE TERRAIN
Cette oeuvre apostolique s’accompagne d’un travail « social », économique, voire politique qui révèle l’autre facette de l’abbé Guérin : l’homme d’action et de terrain. Michel Guérin veut sauver les âmes mais tient à ce que les corps bénéficient de conditions de vie décentes. S’il ne trouve le temps de restaurer son presbytère qu’en 1858, que de chantiers, dans l’intervalle, mis en oeuvre ! D’abord, celui du cimetière, qu’il fait, pour raisons d’hygiène, déplacer ; puis la construction d’une école confiée à des religieuses. En 1840, il convainc son évêque, Mgr Bouvier, d’ériger Pontmain en paroisse. Il aimerait que le gouvernement lui donne le statut de commune et fatiguera, jusqu’à sa mort, l’administration récalcitrante. Un jour, il plaide pour la rénovation de la voirie, qui désenclaverait Pontmain et permettrait aux voitures de circuler normalement. Un autre, pour l’ouverture d’un bureau de tabac qui permettra la vente de timbres, postaux et fiscaux, et évitera des démarches lointaines. Il exige que malades et indigents de Pontmain récupèrent un droit dont ils sont spoliés depuis la Révolution, leur accordant des lits gratuits, et les soins afférents, à l’hôpital et à l’asile de vieillards d’Ernée.
UNE CHARITE AGISSANTE
Il ouvre un Bureau de bienfaisance pour les plus défavorisés, sollicite les bienfaiteurs. Il amène les gens de Pontmain à une solidarité vraie et active, leur apprenant à s’entraider dans les difficultés puis, quand la vie devient plus facile, à ne pas conserver jalousement le superflu mais à le redistribuer à plus pauvre que soi. À aucun moment, l’abbé Guérin ne se décourage, dans la certitude, face aux difficultés, que la Sainte Vierge lui viendra toujours en aide, certitude qu’il s’applique à faire partager à « son petit peuple ».
LA FRANCE SE TOURNE VERS NOTRE-DAME
L’apparition de Pontmain se produit alors que la France se tourne vers Notre-Dame. Ce 17 janvier 1871 voit se multiplier les voeux solennels des Lavallois à Notre-Dame d’Avesnières, les habitants de Saint-Brieuc à Notre-Dame d’Espérance, nom sous lequel Mgr Wicart reconnaîtra l’apparition, des Lyonnais à Notre-Dame de Fourvière, des Parisiens à Notre Dame des Victoires, sanctuaire particulièrement aimé de l’abbé Guérin, qui s’est affilié dès 1837 à l’archiconfrérie fondée par l’abbé Dufriche-Desgenettes. Le curé de Notre-Dame des Victoires avait eu l’inspiration de cette fondation alors qu’il désespérait de ramener à Dieu sa paroisse déchristianisée. L’abbé Guérin, prenant possession de sa cure, fin 1836, se trouve dans des sentiments voisins. Bien sûr, Pontmain n’est pas Paris mais la situation n’est pas réjouissante.
RALLUMER LA FOI DANS LES ÂMES
Dans ses diaires et ses sermons, se dessine l’image d’une communauté encore déchirée par les suites de la Révolution. Beaucoup se sont éloignés de la pratique religieuse, d’autres ne pratiquent que par convenances sociales. Tableau banal mais qui le désole. L’abbé Guérin veut ramener les brebis égarées au bercail, ressouder sa communauté, en faire un seul peuple chrétien uni et unanime. Il va pour cela « mettre la Mère de Dieu dans ses intérêts » et prendre toutes les mesures nécessaires.
Dès janvier 1837, il s’affilie, et affilie sa paroisse, à l’archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires. Se souvenant que la gloire de cette église tient aux apparitions nocturnes au Frère Fiacre, en novembre 1637, de Marie vêtue d’une robe étoilée, l’abbé Guérin fait décorer la voûte de son église d’étoiles. Or, l’apparition de Pontmain, nocturne comme celles de 1637, où Notre-Dame porte à nouveau la robe étoilée, se produit à l’instant précis où, à Paris, le vicaire de la basilique des Victoires, l’abbé Amodru, prononce un voeu à la Sainte Vierge réclamant l’arrêt des combats.
LA VIERGE APPARAIT A PONTMAIN
La guerre qui a éclaté à l’été 1870 entre la France et la Prusse a très vite mal tourné pour notre pays. La défaitede Sedan entraîne la chute du Second Empire et l’invasion de la France.L’abbé Guérin, quand il bénit les trente jeunes gens de Pontmain qui partent rejoindre les Volontaires de l’Ouest, leur demande de se consacrer à la Sainte Vierge et leur promet qu’ils reviendront tous sains et saufs. Au soir du 17 janvier 1871, cette promesse semble tragiquement inconsidérée. Rien n’arrête les Prussiens, victorieux devant Le Mans et qui campent devant Laval ; l’on n’a plus aucune nouvelle des garçons de Pontmain. À son « petit peuple », désemparé, au bord du désespoir, comme toute la France, qui répète : « On a beau prier, Dieu ne nous entend pas ! », il redit que Notre-Dame veille. Sans doute, mais il faut une foi chevillée au corps pour y croire encore, en cet hiver de calamités.
C’est à ce moment précis, quand, à vues humaines, tout semble perdu, que la foi de l’abbé Guérin reçoit sa récompense : immense, passant tout ce que cet humble n’a jamais imaginé. La Sainte Vierge apparaît à Pontmain, porteuse d’un message d’espérance inégalé : Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps. mon Fils se laisse toucher.
LA SAINTETE DANS LES OEUVRES ORDINAIRES
Chacun, à Pontmain, sait ce miracle fruit de l’apostolat de l’abbé Guérin. Cependant, lui qui, en apprenant l’apparition, s’est écrié : « Vous me faites peur ! », ne voit pas … et ne s’en inquiète pas car il sait que la sainteté réside dans les oeuvres ordinaires. Après l’apparition, dont les retombées sont immenses, l’évêque de Laval, Mgr Wicart, sous prétexte de ménager le vieux prêtre, qui ne lui semble pas à la hauteur de l’événement, lui donne un vicaire. Très fin, l’abbé Guérin le comprend, et souffre en silence, lui qui, au lendemain de l’événement, ébloui par les grâces reçues et les miracles, disait : « Si je me taisais, je ne serais pas le serviteur de Marie ! »
DERNIER MESSAGE
Le 13 janvier 1872, devant célébrer la messe à Saint-Ellier (à 3 km de Pontmain) et retardé par une visite impromptue de Mgr Wicart, évêque de Laval, qui va publier le mandement reconnaissant l’apparition, l’abbé Guérin demande à un paroissien de l’emmener en voiture au bourg voisin. Un instant plus tard, le cheval s’emballe et précipite l’abbé Guérin dans le fossé. On l’y relève avec plusieurs fractures et des traumatismes internes que la médecine de l’époque ne sait ni diagnostiquer ni soigner. Son agonie durera quatre mois et demi.
À Mgr Wicart, qui veut le faire chanoine de la cathédrale de Laval, Michel Guérin répond en souriant : Monseigneur, « le petit curé de Pontmain n’a pas besoin du camail ni de la barrette pour mourir»… Il les aura in extremis. Ses dernières paroles sont pour demander à sa paroisse « de rester toujours ce qu’elle est ». Le 29 mai, au dernier coup de l’angélus de midi, il rend l’âme par l’intercession de Marie.
Texte : Anne Bernet , postulateur de la cause de béatification de l’abbé Guérin
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